1. Dessiner le paysage
En cultivant la terre, l’homme dessine le paysage. Champs de maïs, blé, colza, tournesol, vignes, rizières ou vergers donnent aux territoires leurs identités. Les espèces cultivées, les modes de culture et les techniques d’irrigation font naître des formes géométriques visibles depuis le ciel.
L’industrialisation des modes de production a eu une répercussion directe sur la modélisation de l’espace. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le remembrement et la généralisation de la monoculture ont entraîné la création d’immenses étendues, pensées pour des machines toujours plus sophistiquées. Dans plusieurs régions du monde, des champs circulaires sont apparus au cours des dernières décennies. Ils résultent de la technique d’irrigation à pivot central qui épuise les nappes d’eau souterraines, notamment dans les régions désertiques comme en Arabie Saoudite où des vues satellites prises entre 1991 et 2012 permettent de constater le développement de cette agriculture industrielle.
L’homme a continuellement repensé l’articulation entre les terres cultivées, la pratique de l’élevage et les bâtiments nécessaires à l’activité agricole. Que ce soit les moines cisterciens du XIIe siècle ou plus récemment des architectes comme Le Corbusier et Frank Lloyd Wright, à chaque époque il s’est appuyé sur le contexte géographique, le climat, les ressources à disposition et les voies de circulation existantes pour imaginer des systèmes centrés sur les besoins humains.
Un nombre croissant de paysans qui ont adopté des pratiques agroécologiques façonne aujourd’hui un paysage qui accompagne le vivant et favorise le développement de la biodiversité. En témoignent les illustrations présentées ici du scénario TYFA (« Ten Years For Agroecology in Europe ») qui envisagent le redéploiement des prairies naturelles et l’extension des infrastructures agroécologiques (haies, arbres, mares, habitats pierreux) à l’échelle européenne.
© USGS (United States Geological Survey)
© USGS (United States Geological Survey)
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Les granges cisterciennes
Au XIIe siècle, les moines cisterciens développent considérablement l’étendue de leurs domaines agricoles et mettent en place un mode de culture et de production efficace. Ils créent des granges monastiques, grands bâtiments isolés destinés à abriter une activité agricole ou industrielle collective effectuée sur place par un groupe de moines détachés d'une abbaye.
L’architecture des granges cisterciennes est pensée selon les types de production : céréalières, viticoles, d’élevage mais aussi industrielles pour le textile, la sidérurgie, voire commerciales. Elles sont exploitées par des moines spécialisés dans les travaux manuels, les frères convers. Les moines cisterciens sont ainsi à la pointe dans l’usage et la diffusion des techniques médiévales dans toute l’Europe.
Un siècle après la fondation de Cîteaux, l’ordre compte plus de mille abbayes et plus de six mille granges réparties dans toute l’Europe et jusqu’en Palestine. Une seule abbaye, comme celle de Chaalis dans l’Oise détient jusqu'à 17 granges, la plus lointaine située à 75 km de l’abbaye. Le domaine agricole de ces abbayes peut atteindre plusieurs centaines d’hectares. L’économie autarcique des débuts devient commerciale. La production des granges est largement supérieure au besoin des abbayes qui revendent alors leurs surplus.

Plan de l’abbaye de Vauluisant fondée au XIIe siècle, 1692 © DR
Etang de Montady, Hérault
Cette cuvette naturelle de 400 ha a été creusée par les vents. Il y a plus de 12000 ans, la montée temporaire du niveau de la mer a entraîné la mise en eau de la cuvette. L'étang crée a fonctionné de façon indépendante, alimenté uniquement par les eaux de ruissellement. Devenue marécageuse puis insalubre, cette zone a été drainée au milieu du XIIIe siècle, à l'initiative des seigneurs de Colombiers et de Montady. Soixante fossés drainants, créant un réseau de 80 km, rejoignent au centre un drain circulaire. Les eaux, convergeant vers le cœur de la cuvette, sont évacuées vers l'étang de Capestang par un grand canal prolongé par un aqueduc souterrain. Depuis le Moyen Âge, les terres drainées ont été vouées aux céréales, prés, vignes et blé dur.
© DR 
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Les meulières
Pour faire les meules, les carriers choisissaient des pierres siliceuses ou calcaires, plus ou moins grossières suivant la mouture et le grain à laquelle elles étaient destinées. Ces blocs étaient creusés à plat dans la roche pour être aussi homogènes que possible afin d'éviter les cassures. Les meulières, nom donné à ces carrières, ont laissé des traces encore visibles dans le paysage.

Taille des meules à Provencheres-sur-Meuse © DR
La meulière de Men Meur, au Guilvinec (Finistère) © DR
Carrière meulière © DR
Murs à pêches de Montreuil
Les horticulteurs et arboriculteurs de Montreuil ont légué à la ville sa structure parcellaire en l’aménageant presqu’entièrement de murs agricoles. A la fin du XIXe siècle, les murs à pêches recouvrent 300 ha, soit près de 600 km de linéaire permettant de produire sous le climat de la région parisienne les variétés de fruits, habituellement réservés aux climats doux du sud de la France. Chaque parcelle allongée, orientée nord-sud, était délimitée par un mur de 2,70m de haut, coiffé de tuiles. Les murs étaient enduits de plâtre pour augmenter leur inertie thermique. Cette chaleur emmagasinée pendant le jour était restituée la nuit, diminuant ainsi le risque de gelée et accélérant le mûrissement des fruits.

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Spécialisation des cultures au XIXe siècle
Des zones de cultures maraîchères et de vergers ceinturent les villes et s’étendent, mais elles ne suffisent plus à satisfaire les besoins des populations urbaines en essor constant. Avec le développement du chemin de fer au milieu du XIXe siècle, les produits agricoles peuvent désormais circuler rapidement sur l’ensemble du territoire, en dehors des régions enclavées. Les légumes s’exportent à l’étranger, notamment en Angleterre. La nécessité d’une autonomie alimentaire à l’échelle locale disparaît progressivement. Les régions se spécialisent.
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Les fermes changent
Avec la révolution des techniques de culture et l’augmentation de la taille des exploitations, les bâtiments agricoles évoluent. Les agriculteurs achètent les bâtiments de ceux qui sont partis, parfois accolés à la ferme, parfois dispersés dans le village. Les nouvelles spéculations agricoles nécessitent la construction de bâtiments annexes (silos, porcheries, bergeries, batteries de volaille avec développement de l’élevage sans sol). De longues et hautes bâtisses apparaissent dans le paysage et les maisons rurales traditionnelles jugées non adaptées sont progressivement abandonnées.

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Silos à grain © DR
Bâtiment pour poules pondeuses © DR
Stabulation pour vaches laitières © DR
Remembrement
Au lendemain de la seconde Guerre mondiale, l’importation de tracteurs et de nouvelles machines agricoles depuis les Etats-Unis encourage le regroupement des parcelles.
En 1954, le terme d'aménagement foncier apparaît dans un décret, associé au remembrement. Deux procédures sont proposées : l’échange à l’amiable et le remembrement. Le remembrement consiste à placer toutes les terres d’une commune en indivision et à les redistribuer de telle façon que chaque propriétaire ou chaque exploitant retrouve l’équivalent de ses possessions ou de ses terres affermées antérieures, sinon en superficie, du moins en valeur agricole, mais en tout cas en un petit nombre de grandes parcelles massives. Ce sont près de 15 millions d’hectares qui sont remembrés.
Destiné à augmenter les rendements dans l'agriculture, le remembrement fait disparaître tout obstacle à la mécanisation. Cette politique a donc une conséquence directe sur les paysages, entraînant la suppression de nombreux bocages, près de 750 000 km de haies vives. Les remembrements ont également pour effet de faire disparaître les microreliefs agraires : billons, crêtes de labour, bombements, rideaux ainsi que les courbures des champs.

Vues aériennes, Somme, vers 1950 et vers 2006 © IGN

Vues aériennes, Eure-et-Loire, vers 1950 et vers 2006 © IGN
Culture en terrasses
Aménagée sur un terrain en pente, la culture en terrasses facilite l’écoulement des eaux de ruissellement, permet leur infiltration dans le sol et limite son érosion. Ce type d’aménagement permet la mise en culture de terrain à fort dénivelé. Il se pratique dans des régions de moyenne montagne, notamment en Chine pour la culture du riz, où certaines rizières en terrasse ont été créées il y a plus d’un millénaire. Les rizières des Hani de Honghe dans le sud de la Chine qui s’étendent sur plus de 16 000 ha présentent différents aspects selon les saisons. Inondées de novembre à mars, elles prennent la couleur verte du riz en croissance d’avril à septembre, puis jaune en octobre lorsque le riz arrive à maturité.
Mer de plastique
Dans la ville d’Almeria en Espagne, des serres en plastique destinés aux maraîchers s’étendent sur plus de 40 000 hectares. Surnommé “la mer de plastique”, ce territoire du sud de l’Andalousie produit plus de trois millions de tonnes de fruits et légumes hors saison, destinées au marché européen. La région d’Almeria est caractérisée par un climat sec. Après des années d’exploitation, l’eau douce des nappes phréatiques a commencé à manquer, l’eau des nappes étant devenue très saline et inutilisable pour l’agriculture. Des usines de dessalement de l’eau de mer ont été installées pour répondre aux besoins des agriculteurs. Elles ont encouragé l’installation de nouvelles serres agricoles recouvertes de kilomètres de bâches en plastique.

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Le paysage comme ressource narrative pour l’agroécologie
La modélisation biotechnique de TYFA (Ten Years For Agroecology in Europe) constitue la première étape d'un projet de scénarisation qui propose une transition de l'agriculture et de l'alimentation européenne vers l'agroécologie à l'horizon 2050. Ces illustrations de Suzy Pensuet sont issues de l’ouvrage Demain, une Europe agroécologique (Pierre-Marie Aubert, Xavier Poux et Marielle Court) à paraître en septembre 2021 aux éditions Actes Sud.
Les paysages des plaines et plateaux céréaliers
Etat présent
Production céréalière majoritairement destinée à l’alimentation animale ou aux biocarburants, parc de matériel agricole coûteux, grandes parcelles pour des systèmes de cultures simplifiés, recours aux pesticides, forte pression de ravageurs sélectionnés par les systèmes de culture, biodiversité réduite, espèces patrimoniales en déclin dans des habitats résiduels.
Scénario agroécologique à l’horizon 2050
Mobilisation de l’agroforesterie et des pré-vergers, systèmes de cultures complexes, riches en légumineuses, recours au pâturage extensif, sols vivants et riches en matière organique, diversité d’habitats semi-naturels, richesse floristique dans les prairies et habitats permanents, communautés d’insectes complexes et fonctionnelles pour l’agriculture, espèces patrimoniales associées à la richesse paysagère.
La Ferme radieuse, Le Corbusier, 1934
« Une ferme n’est pas une fantaisie architecturale. C’est quelque chose de semblable à un événement naturel, quelque chose qui est comme le visage humanisé de la terre [...] » Le Corbusier, 1934
L’architecte, auteur de La Ville Radieuse est interpellé par l’autodidacte, agriculteur militant Norbert Bézard pour “mettre debout la Ferme radieuse”. Le Corbusier collabore avec lui pour imaginer une réorganisation agraire, reposant sur le principe d’unités : unité d’habitation, unité agricole, unité rurale, unité industrielle et unité de loisir. La Ferme radieuse comprend un ensemble de quatre ou cinq fermes rattachées à un centre coopératif. L’architecte intègre également des équipements techniques communs comme des silos ou des bâtiments spécialisés, un immeuble locatif pour trente-cinq travailleurs agricoles et des équipements et services (école, crèche, restaurant, théâtre, club). Ce village radieux est relié à une bretelle d’autoroute rejoignant directement la ville.

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Broadacre City, Frank Lloyd Wright, 1930
Au lendemain de la crise économique de 1929, l’architecte américain remet en cause l’évolution de la société américaine et réfléchit à une nouvelle organisation du territoire, pour une société plus équitable. A travers le projet de Broadacre City, il propose un nouveau mode de vie décentralisé, en lien avec la terre, où la machine serait mise au service de l’humain et des forces créatrices. L’organisation qu’il propose traduit une vision domestique et humaniste de la société. Sortant de la dichotomie entre ville et campagne, il propose un paysage où l’habitat est diffus et les fonctions sont dispersées. Toutes les habitations sont situées à une distance maximum de 10 miles d’une ferme. Chaque famille possède une parcelle d’un acre de terre (4000 m2 environ) qu’elle habite et cultive.

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Agronica, Andrea Branzi, 1995
En collaboration avec l’école de design milanaise Domus Academy, Andrea Branzi imagine Agronica, un modèle d’urbanisation à la fois provisoire et évolutif, où l’architecture statique disparaît au profit des relations humaines. Agronica forme un paysage agricole composé de petites structures et architectures légères, un territoire où aucune infrastructure, aucune fonction n’a de place fixe et déterminée. Leur nombre, leur contenu et leur position peuvent être modifiés à tout moment et selon les besoins. Andrea Branzi propose une fusion de l’agricole et de l’urbain, offrant les conditions structurelles pour s’adapter rapidement aux usages et aux saisons.
“Dans Agronica, la forme de l’architecture est variable et indéfinie. Elle est générée par un système ouvert, qui ne représente pas un édifice, mais un espace relationnel, occasionnel, changeant, intégré à d’autres logiques, comme celles de l’agriculture.”
Andrea Branzi, “La poétique de l’équilibre”, extrait d’entretien (François Burkhardt, Cristina Morozzi, Branzi, Paris, Dis Voir, 1997)

Andrea Branzi, Agronica, 1995 © DR
Andrea Branzi, Agronica, 1995 © DR





