Paysans designers, l'agriculture en mouvement

du 14 juillet 2021 au 8 mai 2022

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3. Régénérer les sols, le design au service d’une terre fertile


Régénérer les sols, le design au service d’une terre fertile
© madd-bordeaux

Le réchauffement climatique et l’agriculture productiviste ont contribué à la dégradation durable des sols, en particulier dans les zones les plus sèches du globe.

La régénération des sols à laquelle se sont attelés de nombreux chercheurs depuis les années 1970 recouvre une multitude de méthodes et de techniques. Elles visent à restaurer la fertilité de la terre, reconstituer l’humus et retrouver toute la vie qui compose le sol et fait sa richesse.

Du Brésil à l’Inde, en passant par la Grande Muraille Verte (GMV) en Afrique, le sud de l’Espagne et le plateau de Loess en Chine, des projets de régénération de très grande envergure ont vu le jour ces trente dernières années, avec le soutien des gouvernements, l’apport financier d’ONG, de fondations et l’expertise de spécialistes des sols. Ces territoires vastes de plusieurs milliers d’hectares témoignent de la réussite des méthodes agroécologiques à grande échelle. Celle-ci s’appuie sur une collaboration étroite avec les paysans du territoire pour mettre en pratique les techniques : non-labour, couvert végétal, principes de permaculture et d’agroforesterie, élevage holistique, meilleure gestion de l’eau et perfectionnement des techniques d’irrigation.

La régénération des sols à grande échelle permet à nouveau aux paysans de produire, y compris dans les régions du monde les plus pauvres et les plus arides. Elle remet ainsi en perspective cette question redondante : qui va nourrir l’humanité ?


Régions de Grenade, de Los Vélez, de l’Alto Almanzora, de Guadix et du Nord-est de Murcie, Espagne
Projet de régénération coordonné par l’association AlVelAl, soutenu par la fondation Commonland

Créée en 2014, l’association AlVelAl regroupe 250 agriculteurs, éleveurs, entrepreneurs, chercheurs et citoyens, répartis sur près de 630 000 ha. Elle vise à régénérer le paysage et les sols et à participer ainsi au développement et à l’indépendance économiques de la région sur le long terme. Le design du projet de restauration s’appuie sur le modèle des « 4 retours » théorisé par la fondation Commonland (Retour de l’inspiration, du capital social, du capital naturel et du capital financier). Il se concentre sur trois zones et est pensé sur une durée de 20 ans.

Grâce à une ferme expérimentale où des recherches comparatives en agroécologie sont menées, les communautés locales sont impliquées dans l’apprentissage de techniques régénératives pour les sols : création de zones humides artificielles (albarradas), plantation de plusieurs dizaines de milliers d’arbres de variétés autochtones et résistantes pour favoriser la biodiversité, utilisation de compost, de couverts végétaux et de variétés pérennes pour limiter l’exposition du sol et accroître sa fertilité. La mise en valeur et la commercialisation des produits locaux participent à la régénération économique et sociale du territoire.

Provinces de Grenade, Almeria et Murcia, Espagne
Projet de régénération coordonné par l’association AlVelAl
Extrait du documentaire AlVelAl. Una historia real, 2020


Vues aériennes des cultures, Chirivel, province d’Almeria, 2018 et 2020  © Alvelal


Couvert végétal dans un champ d’amandiers  © Alvelal


Développé par la société hollandaise Land Life Company en carton recyclé biodégradable, le « cocoon »
est rempli d’eau uniquement au moment de la plantation. Il permet de soutenir un semis pendant sa première
année en évitant l’évaporation et en lui permettant de développer une structure racinaire saine et profonde. 
Plantation en cocon  © Alvelal



Plateau de Loess, Chine
Projet mené à l’initiative de la population locale et du ministère chinois des Ressources en eau, coordonné par John D. Liu et soutenu par la Banque mondiale

Zone fertile historique, le plateau chinois a été progressivement réduit à la désertification par des pratiques agricoles intensives et une surexploitation des ressources naturelles. En conséquence, les cycles de l’eau ont été perturbés, entraînant de la sécheresse, des tempêtes de poussière, des inondations et donc une baisse des rendements agricoles, de la pauvreté et une insécurité alimentaire.

Entre 1995 et 2009, une équipe d’experts chinois et internationaux a été réunie pour cartographier la région et différencier les zones d’exploitation agricole des zones à préserver pour leur fonction écologique dans l’écosystème. Financé par le gouvernement chinois et la Banque mondiale, le programme a visé à reboiser la région, rétablir un cycle de l’eau vertueux et à améliorer les conditions de vie des paysans. Rémunérés pour contribuer à ces travaux d’aménagement, les paysans ont été impliqués et formés aux techniques agricoles durables.

Grâce à la construction de terrasses et de petites digues capturant l’eau de pluie, la sédimentation du Fleuve jaune est maîtrisée et de nouvelles zones cultivables ont été constituées sur le plateau. Un reboisement massif a également contribué à améliorer la structure du sol et à retrouver sa fertilité.

Méconnaissable, comme un vaste paradis verdoyant, le plateau du Loess est aujourd’hui reconnu comme un modèle de régénération et de maîtrise de l’érosion.


Plateau de Loess après sa restauration, village de Gao Xing Zhuang © Kosima Weber Liu, EEMP

Lessons of the Loess Plateau

Semis, plantation et création de terrasse en collaboration avec les paysans du plateau de Loess
© The Lessons of the Loess Plateau, John D. Liu



Sénégal, Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Nigéria, Tchad, le Soudan, Érythrée, l’Éthiopie et Djibouti
La Grande Muraille Verte

Initiée en 2007, la Grande Muraille Verte consiste en la création d’une barrière végétale longue de 7000 km, le long du Sahel, et d’une largeur d’environ 15 km. L’objectif est de régénérer cent millions d’hectares de sols en mettant en place une gestion intégrée des écosystèmes.

Par sa particularité géographique, le projet vise à pallier les crises sécuritaires et humanitaires des pays de la région, qui comptent parmi les plus pauvres. Les budgets colossaux investis par les pays et de nombreuses organisations internationales doivent permettre le déploiement de nombreuses techniques innovantes.

La plantation d’espèces endémiques, adaptées aux caractéristiques des terres, vise à séquestrer durablement le dioxyde de carbone et à lutter contre l’érosion des sols. Par exemple, la casuarina equisetifolia est destinée aux dunes blanches tandis que l’eucalyptus camaldulensis est mieux adapté aux dunes jaunes, abritées du vent. Des espèces fruitières tel que le palmier dattier sont également choisies pour contribuer à l’équilibre nutritionnel des populations et lutter contre la pauvreté.

Selon les pays, les sols exposés sont couverts de mulch et des micro-bassins (zaï) sont creusés. Les débris organiques placés dans ces cuvettes attirent les termites, qui creusent des galeries qu’elles tapissent de leurs excréments. Cette technique améliore ainsi la fertilité du sol et contribue à son aération. Pendant la saison des pluies, ces trous permettent de capter les eaux de ruissellement et de semer sorgho, mil ou toute autre plante adaptée aux conditions climatiques.

Le projet de la Grande Muraille Verte fait cependant face à de réelles difficultés en raison de l’implication inégale des pays, des engagements qu’ils n’ont pas tenus et des enjeux politiques et financiers qui freinent l’efficacité globale.  Le projet a récemment fait l’objet d’une relance à l’occasion du One Planet Summit tenu à Paris le 11 janvier 2021.

Agence Panafricaine de la Grande Muraille Verte

The Great Green Wall


Vue aérienne par drone de la Muraille Verte © UNCCD – Great Green Wall


État de l’Andhra Pradesh, Inde
L’agriculture naturelle zéro budget

Influencé par les principes de Natural Farming transmis en Inde par Bhashar Save, l’Etat d’Andhra Pradesh a lancé une politique ambitieuse d’incitation à l’agriculture biologique. D’ici 2024, 100% des cultures gérées par quelque six millions d’agriculteurs devraient être converties. Pour répondre à la détresse des agriculteurs et mettre fin à leur dépendance aux prêts, une agriculture naturelle zéro budget est plébiscitée (programme ZBNF, Zero Budget Natural Farming, lancé en 2016). Cette forme d’agriculture recouvre un ensemble de méthodes naturelles et facilement reproductibles qui consistent à supprimer les dépenses en intrants chimiques et à obtenir de meilleurs rendements. L’utilisation de biofertilisants, l’installation de couvertures végétales permanentes et la réduction du travail du sol contribuent à une meilleure rétention de l’eau et à l’accroissement de la biodiversité.

Les méthodes mises en place permettront de sécuriser les cultures au fil de saisons, faciliteront l’accès à une eau saine, offriront de la nourriture pour le bétail et contribueront à réduire les maladies causées par les produits chimiques, en particulier chez les enfants. Soutenu par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le programme a déjà été rejoint par 700 000 paysans et travailleurs agricoles, qui sortent ainsi de la logique de l’endettement. 


Un paysan prépare une décoction ZBNF appelée “agni astram” pour prévenir les maladies,
composée à partir de feuilles de margousier, de tabac, de piment, d’ail d’urine de bovin et d’eau
© World Agroforestry - C. Watson


Pratique des cultures associées (plantation de brocolis, choux et soucis à Kadapagoap) 
© World Agroforestry - C. Watson



Brésil
Recherches inventives et semis direct sous couvert végétal coordonnées par Lucien Séguy

Dès 1977, Lucien Séguy, agronome français spécialiste des milieux tropicaux, lance des recherches au Brésil dans le cadre du CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique et pour le développement durable des régions tropicales et méditerranéennes). L’enjeu est de transposer la technique agricole de semis direct née dans les Etats-Unis des années 1940 aux particularités géographiques du Sud afin de trouver des alternatives durables à l’agriculture conventionnelle.

Le semis direct est un système fondé sur le non-labour, une couverture permanente du sol et les rotations de culture. Le non-labour permet de conserver les agrégats argilo-humiques qui fertilisent le sol. Les couvertures végétales sont à la source de la nutrition du sol en carbone, azote et phosphore. Elles visent à protéger le sol de l’érosion causée par les pluies tropicales et à enrichir la couche superficielle en minéraux. Enfin, les rotations de culture pallient les inconvénients des monocultures intensives, limitant la prolifération des maladies et des insectes ravageurs.

Lucien Séguy cherche également à faire fonctionner les écosystèmes cultivés comme un écosystème forestier tropical. Comme une pompe recycleuse, les grandes quantités de biomasses vivantes et mortes sont retenues et réemployées dans le système, régénérant ainsi la fertilité des sols.

Au terme de quelques années d’études et avec l’appui de producteurs, les techniques de semis direct et de successions de cultures se sont développées pour verdir des millions d’hectares au sud du Brésil.


Couverts végétaux de différentes variétés adaptées à la culture du maïs, État de Sao Paulo © Lucien Séguy

 


Vue aérienne des cultures sous couvert végétal coordonnées par Lucien Séguy,
province de Goania, Brésil, 2002 © Nicolas Chorier 



Zimbabwe
Le management holistique avec Allan Savory

En 2009, le biologiste et écologiste zimbabwéen Allan Savory théorise le management holistique et contribue à sa diffusion.

Le management holistique consiste à adapter les techniques de planification aux besoins biologiques. Ainsi, le pâturage du bétail est planifié : le piétinement des troupeaux d’animaux, dont le nombre est augmenté, doit imiter les déplacements « naturels » des animaux sauvages menacés par des prédateurs. Cette méthode qui empêche le surpâturage permet un piétinement périodique du sol ce qui lui permet de se régénérer entre les phases de pâturage et d’améliorer le processus de stockage du carbone.

En 2018, on comptait près de 8 000 personnes formées à ses principes, soient près de 10 millions d’hectares concernés.

Savory Institute

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Entretien conventionnel des terres, Parc national de Zambèze, Zimbabwe © Savory Institute, 2019

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Pratique du management holistique, Dimbangombe, Zimbabwe © Savory Insitute, 2019